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Il se murmure dans les couloirs blancs que je serais la « belle au bois dormant »…Pourtant, je ne suis pas belle.Pourtant, je ne me trouve pas dans un bois. Encore moins charmant…Mais voilà, c’est vrai, j’ai beaucoup dormi. Pour des jours et des jours d’avance paraît-il.J’ai tout oublié. Même mon nom. Il paraît que je m’appelle Noëmie. Je n’arrive pas à me décider si j’aime ou non. Il vaudrait mieux me résoudre à aimer. Tant qu’à faire. Je ne sais pas si je suis brune ou blonde. Et, pourquoi pas rousse ? Je n’y avais pas pensé… J’ai ma tête entourée d’un grand bandeau blanc.Certain disent que cela me va bien et me trouve jolie comme un ange. Ils sont gentils.D’autres ne disent rien. Baisse le regard, d’un air navré. Ils sont tristes. Je les rends triste. Pardon. Moi, je suis engourdie. Insensible. No sentiment : peut-être, ont-ils mis une dose de trop ?Je ne ressens rien. Même pas de la lassitude. Je me laisse aller. A quoi bon, je ne sais pas qui je suis… Un petit gnome vient d’entrer dans la chambre. Son crâne ressemble à un œuf. Ses yeux lui mangent le visage. — Bonjour. Tu es réveillée. Sa voix ferme est surprenante dans ce petit corps. Trop fragile. La tête parait plus grosse et en déséquilibre par rapport au reste. Le mot « gnome » lui va à ravir. — Oui. — Je suis venu te voir tous les jours. Je savais que tu te réveillerais. Il le fallait bien un jour !— …— Tu as dormi beaucoup. C’était comment là-bas ?— Là-bas ?— Oui. On m’a dit que tu dormais et que tu étais « là-bas ». Que tu n’avais pas mal. C’est comment là-bas ?— …— Parce que tu vois, moi je vais bientôt m’en aller là-bas. Je n’aurai plus mal, alors dis-moi c’est comment ? — Je ne sais pas. Laisse moi.— Tu es fatiguée. Je le vois dans tes yeux. Je reviendrais.Cette visite m’a fatiguée. Bouleversée ? Peut-être, mes sentiments sont bloqués. J’ai tout oublié. Me reste pourtant, une seule image. Grotesque d’ailleurs, un sapin. Une boule. Rouge. Une. Rien qu’une. Image troublante. Pourquoi penser à cela maintenant ? Je veux oublier. Je veux me souvenir. Je veux. Je ne sais plus ce que je veux… Le lendemain, entre deux piqûres, j’ai encore eu droit à la visite du petit gnome — Tu vas mieux ? Tu te souviens ? — Qui t’as dit que tu pouvais rentrer ?— Personne ne me l’a interdit et puis, je suis ici depuis tellement longtemps que l’on me confond avec les murs ! Je suis la mascotte de l’unité médicale ! Alors, on va pas me faire la leçon quand même !— Pourquoi viens-tu ? Je ne te connais pas— Je te l’ai dit ! Si tu es revenue, c’est pour une raison : tu dois m’expliquer avant que je ne parte d’ici, avant que tu ne partes toi aussi… Mais, je vois que tu n’es pas prête… Je reviendrai… mais ne tarde pas… Il s’en est allé. L’air plus triste qu’à son arrivée. J’ai senti quelque chose dans ma poitrine faire mal. Et puis, je me suis dit : à quoi bon ? Et à nouveau : ne plus rien sentir… Ne plus rien VOULOIR sentir. Ma nuit a été peuplée de cauchemars. Toujours la même chose : cette boule rouge dans l’arbre de Noël. C’est alors que j’ai appris que nous allions fêter Noël dans quelques jours. L’ambiance de l’hôpital semblait plus légère, avec parfois quelques rires qui fusaient ça et là dans le couloir. Je savais que les infirmières décoraient la salle de repos. Le petit gnome est revenu. Je l’attendais. Je m’en suis rendue compte. Il a paru ravi de me voir. C’est alors que j’ai compris que c’était mon sourire qui lui avait fait plaisir. Oui : j’étais heureuse de le voir. Un vrai devin, ce gosse.Encore une fois, ses questions : il ne me lâchait pas. En échange, je lui ai livré mon histoire de boule de noël. Il m’a écoutée avec gravité. Il s’en est allé. Un regard en arrière avec l’air d’en savoir plus que quiconque. Un génie ? C’est le lendemain qu’il est revenu avec l’assistante médicale. Elle tenait un minuscule sapin qu’elle a déposé sur la table de la chambre. J’en suis restée bouche bée… Un sapin ? Dans ma chambre ? Ils voulaient à mon avis m’empêcher de dormir ! — C’est un faux. Ils n’ont pas voulu donner un vrai ! Pourtant, j’ai insisté, je te jure !— Pourquoi tu mets ça ici ? Tu veux que je fasse une crise de panique ? — C’était pour moi le sapin. Mais, je sais que tu en as besoin. Voilà, regarde j’ai une boule rouge ! Je l’a met… Là, ça va ? Elle est bien mise ? Et puis, j’ai apporté une boule dorée ! C’est beau le doré, dis tu ne trouves pas ? Tu crois que les anges ont des cheveux en fil d’or ? Dis ? Pourquoi tu pleures ? Ce satané sapin a été garni. J’ai pleuré. Tant et tant qu’il a bien fallu que les larmes se tarissent. C’est entre deux coulées de larmes que je me suis souvenue. De l’incendie qui s’est déclaré, après avoir eu le temps de mettre la première boule dans l’arbre de Noël. La rouge. Ma préférée. Celle de mon enfance. Gardée si précieusement chaque année dans le grenier… J’avais tout perdu. Je me suis souvenue de la rupture de fiançailles, juste avant. Et, dans le fond, heureusement, il est parti. En claquant la porte. Il est parti. Il est en vie. Sans moi mais en vie. C’est le principal. — Il est beau ! Tu ne trouves pas ?— Magnifique. C’est le plus beau de tous les sapins. Merci. Il me plait bien !— Dis, tu sais pourquoi il faut mettre une « flèche » sur la pointe ? — Non ? Pourquoi ?— Ben comme ça, le sapin est le plus beau de tous les sapins et il devient le roi de la forêt ! C’est pour donner de l’espoir à tous les autres arbres d’être un jour eux aussi le roi de la fête !— De l’espoir ? Oui. Tu as raison. Cela donne de l’espoir. Tant qu’il y a des flèches à mettre en haut du sapin… Tout bas, dans un chuchotement :— Tu sais… ce sera mon dernier noël— Là-bas. C’est doux. C’est tendre. On y est tellement bien que l’on ne veut plus redescendre. On ne souffre plus. On voit encore ceux que l’on aime. On veille sur eux. D’en haut, on peut donner envie aux gens tristes de faire un sapin. De le faire briller. Et seulement, après lorsqu’il est fait, cela donne des yeux qui brillent. Là-bas, on n’est jamais seul. On porte un manteau d’amour. On reçoit des caresses de tendresse de ceux qui nous aiment : on grandit encore. Encore et encore. On vit. On n’est jamais vraiment parti… Il me regardait les yeux plus grands que d’habitude. Attentif.Avant de partir, il est venu déposer sur ma joue, un baiser doux. Le lendemain, je n’ai pas vu le petit gnome. Il s’était éteint comme une bougie. Tout en douceur. Alors, je me suis levée doucement et avec beaucoup d’effort, j’ai mis la pointe sur le sapin. Je lui devais bien ça...
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