Elle. Devant son ordinateur. Comme tous les soirs. Parfois en catimini pendant ses heures de travail de fonctionnaire. Parfois à des heures incongrues. Surtout lorsque le chien doit, pour satisfaire un besoin naturel, sentir le vent sur sa truffe. Cela n’attend pas. Même si se lever est difficile, la curiosité est une aide plutôt inattendue... Savoir. Voir. Qui. Comment. D’où. Combien…Les questions. Qui, parfois, dirigent sa vie. Lorsque tout allait bien. Lorsqu’elle pouvait se dire : plus que ça n’a d’importance. Oui. Lorsque tout allait bien…
Voilà : devant son ordinateur avec quelques clics à faire pour découvrir...Mais auparavant, LE rituel ! Très important le rituel ! Tout d’abord, s’asseoir. Dos droit. Les deux pieds au sol. Se centrer. C’est comme cela qu’elle appelait sa posture. Tout un art. A ce propos, elle se vantait de pouvoir le faire en un tour de main. Et, d’y croire, elle y arrivait comme par magie… Le chat ? A ses côtés. Mais cela, elle avait décidé de le bannir : trop indépendant, un chat. L’attrait de ses croquettes compromettait le rituel. Transgression féline primitive ! Pas de quoi fouetter un chat !Les écouteurs ! Très important les écouteurs ! Sur You tube, Il fallait choisir « LA » chanson idéale ! Son dernier texte avait été écrit sous la mélodie de Grégoire. Ses oreilles n’avaient, à force de repeat qu’entendu le piano en fond sonore et l’avait emmenée « rue Minuit moins le quart » au lieu de la « rue des étoiles ». C’était somme toute juste à côté…
Tout était en ordre. Dans les moindres détails. Restait plus qu’à cliquer. 55 visites en plus ! Pas de commentaires. Le désert. Un clic sur son « analyser cartographique ». Un peu partout. Belgique, France, Suisse, Canada… Tiens, deux fois le Canada ! Et le Maroc aussi ! C’était de bonne augure : une connexion est le fruit du hasard - bien que tout le monde sait que le hasard…- Deux clics : c’est voulu. On veut revoir. Lire. Fouiller. Et pourquoi pas aimer ? Soupir d’aise. Vraiment, un rien, l’apaisait…
Le chat avait rejoint sa maîtresse, se couchant de tout son long à côté du pc. A son aise, il assiste au défilement des lettres sur le clavier. Deux grands yeux jaunes. Brillants. Cela lui donne un air ébahi. Elle, cela la stimule, cette attention fervente. Et, point commun avec son chat, elle ne comprend pas toujours comment les lettres défilent à toute allure sur son écran pour y former des mots, des phrases, une histoire… Elle se sent toujours heureuse de les découvrir ses histoires, en est même parfois étonnée : le chat l’inspirerait-elle ? Elle haussa les épaules : parfois ses pensées allaient dans n’importe quel sens !
Demain, elle reviendra voir. Si le compteur a avancé... C’est presque inévitable. Elle l’espérait de tout son cœur…
C’est sa boite Yahoo qui lui a annoncé… L’attendue nouvelle ! « Vous avez un nouveau commentaire sur EcritureLibre.skyblogs.be » ! Le cœur bat un peu plus vite. Un nouveau commentaire ! Elle se concentra. Elle qui projetait d’écrire un nouveau billet : cela n’a en ce moment vraiment plus d’importance. Et, si c’était un « méchant » commentaire ? Et, si c’était quelqu’un qui n’avait pas aimé ? Et si ?...
Quelques clics par-ci, par-là ont affiché la page tant attendue. Rapide. Efficace. Connexion Adsl. Le best.
« Lire commentaire ». Elle ouvrit. Découvrit. Bu du petit lait. Ouf ! Commentaire positif. L’accepter surtout ! Pas faire de fausse manœuvre : cela serait le comble ! Un clic et tout peut être perdu !
Elle découvrit en dessous l’auteur. Ah ! C’est lui. Le « Fan ». Parce qu’elle le surnomme ainsi. Par affection. « Son » Fan. Rien qu’à elle. Enfin, cela lui plait de croire cela. C’est celui qui met le plus de commentaires. Elle a parfois envie d’écrire rien que pour recevoir son avis. Un encouragement. Elle comprend les alcoolos, les drogués, les boulimiques, les anorexiques. Elle aussi est droguée… Droguée aux commentaires. S’il ne réagit pas à un nouveau texte, son estomac se tord : elle se demande s’il a aimé ? Détesté ? Et si elle le décevait ?...
Parfois un commentaire vient embellir sa journée. Lui donner envie de continuer. Ses doutes s’envolent. Des jours sans rien. Elle se dit que peut-être le lendemain ? Elle ne comprend pas toujours comment, ni pourquoi. Cela doit venir de la disponibilité de son « fan »… Et elle n’a pas de prise là-dessus… Même les meilleurs programmes informatiques ne savent pas dire le pourquoi du comment…
Une idée est née. Lumineuse. Il fallait qu’elle fasse quelque chose d’extraordinaire…Quelque chose qui la démarque des autres... Juste, oui, juste pour avoir « son » commentaire ! SES commentaires. Et c'est à cet instant que tout bascula…
Elle décida donc d’écrire. Encore plus. Plusieurs billets par jour. Encore mieux. Encore mieux. Oui, mais comment ? Elle décida aussi d’écrire des mots de plus en plus audacieux : cela donnerait du piquant. Et, tant pis pour les bonnes âmes !
Le compteur qui s’affichait sur la page principale lui donna raison : elle ne s’était pas rendue compte à quel point les mots comme « sein », « sexe », « érection », pouvaient augmenter en pic les visites ! A se demander si elle ne devait pas changer de registre. Les commentaires allaient bon train : plusieurs par jours. Au rythme de ses billets. Que du positif. Le fan est toujours là : fidèle. Il apprécie. Suit son auteur favori. Par habitude, peut-être…
Et, elle, elle continuait. De plus en plus dans les détails. Parfois, elle s’étonnait. Son imagination était fertile... N’empêche, elle avait reçu un avis comme quoi son site allait être déplacé de catégorie et serait désormais interdit au moins de 18 ans. Cela faisait probablement suite aux diverses plaintes sur le contenu soit disant choquant de ses textes. Les petits coquins : ils l’avaient donc lue avant d’avoir « dénoncé » le contenu ! Jalousie. Elle avait fait la une sur « le blog des blogs ». Ma foi, cela lui faisait une bonne publicité ! Son « fan » était toujours là, fidèle au poste. Parfois étonné de la tournure des textes mais fidèle. Elle continua donc…
Quelques semaines plus tard, elle analysa ses chiffres. Augmentation. Elle était fière. Cependant elle recevait de plus en plus de commentaires qu’elle jugeait déplacé : elle n’était pas ce que ses personnages vivaient ! Elle n’était pas Eux… Certains avaient tendance à confondre l’auteur et les personnages. C’était courant, paraît-il. C’était dommage aussi… C’était peut-être le prix à payer pour sa nouvelle notoriété…
Le Fan n’avait pas déposé un seul commentaire depuis plus de deux semaines et ce, malgré les trois nouveaux textes édités. Un clic de souris sur son blog lui permis de voir qu’il était devenu le fan du blog « mes meilleures pensées ». Elle ressentit un élan de haine ! Qu’est-ce que ce petit blog à l’eau de bleuet venait faire dans ses liens favoris ! Elle eut envie de dénoncer la stupidité de la chose mais s’abstient au dernier moment : cela serait mal vu.
Les chiffres du compteur gonflaient de jour en jour. Cela ne lui disait plus rien. Elle n’avait plus envie d’écrire. Il ne postait plus. Ne lisait plus. Même ses mots à elle lui semblaient étrangers. Frustration.
Elle resta trois jours sans toucher à son pc.
Pourtant, pendant une nuit, pas même étoilée, alors qu’elle n’arrivait pas à dormir, elle se leva. Il lui semblait qu’il faisait trop chaud. Trop froid. De plus, le chien voulait sortir. Cela tombait bien…
Sur le bureau : point de chat. Il était roulé en boule dans le panier du chien. Elle alluma le pc. Cela prit un certain temps. Patiemment, elle attendit. Résista à la tentation de cliquer sur la première icône du bureau : le raccourci vers son blog. Elle devait attendre que toutes les icônes soient affichées complètement, qu’ensuite son anti-virus fasse sa mise à jour et puis, seulement, elle pourrait cliquer… et savoir…
Dans sa boite email, rien. Du moins, rien d’important. Des commentaires stupides qui semblaient s’adresser à une autre. Cela revenait pour elle a y trouver du vide. Rien du Fan ! Alors, elle se décida.
Elle se connecta sur la page de programmation de son blog et cliqua d’un coup sec, décisif sur le lien « supprimer le blog ». Un pop up apparut « Etes-vous sûr de vouloir tout supprimer ? ». Et comment ! Elle cliqua. Soupira. C’était fini. Terminé.
Elle était revenue à son point de départ. Consciencieusement, elle cliqua sur « nouveau compte ». Oui, elle allait recommencer. Avec ses vrais mots. Les siens. Les vrais. Pas ceux pour faire tourner le compteur. Rien que pour partager son monde imaginaire. Oui, son fan reviendrait. Parce que, lorsqu’on aime, on n’oublie jamais n’est-ce pas ?
Pour Alain,
dont les commentaires m'ont inspiré ce billet,