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14-04-2009
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article...La boutique de Violette et de Clara
Le magasin était vide. Cela tombait mal. Elle aurait voulu du monde. Ou tout du moins, y trouver une personne. Une femme de préférence. Ne pas entrer et être la seule cliente du magasin. Elle avait envie. D’entrer. N’osait pas. Timide ? Parfois. Elle se demandait : était-ce bien raisonnable ? Cela faisait trois fois qu’elle passait devant la boutique et toujours personne. Elle enrageait. Elle regarda encore une fois la devanture : quelques livres, dont « Vivre ses émotions… ». Celui-là, elle l’avait. Important, les émotions ! Et, aujourd’hui, elle se demandait : devait-elle écouter sa « petite voix » qui lui susurrait « Entre, Entre…qu’attends-tu donc pour entrer ? ». Hum, facile à dire !

A côté des livres, quelques lampes de sel de différentes tailles. Différents prix aussi. Naturellement. Elle aimait encore bien celle à 25 euros : pas trop grande ni trop petite. Peut-être qu’après tout, si elle ne trouvait pas ce qu’elle cherchait, elle se ferait un petit plaisir. Histoire de ne pas être venue pour rien. Devant les lampes, quelques bijoux de cuivre étaient disposés. Pour le magnétisme, semblait-il. Aussi, des potions inventées à partir de différentes plantes certifiées 100% bio, des petites statuettes porte-bonheur, des jeux de cartes divinatoires, des pendules sans oublier des bougies de toutes les couleurs ! A ce sujet, comment pouvait-on acheter des bougies noires ? Et, immédiatement, elle pensa à une décoration de table blanche et noire. Pourquoi pas ? Elle décida d’entrer…

Un carillon aux sons clairs. Boutique vide. Personne derrière le long comptoir. Elle s’avança doucement, presque sans bruit de peur de trahir sa présence. Elle regarda sans toucher le moindre objet. Ayant toujours peur d’être soupçonnée de vol. C’était ridicule. A cette pensée, elle s’affranchit. Découvrit des fioles de parfum, en huma deux, trois pour finir par ne plus rien sentir. Une goutte de parfum s’était déposée sur le bout de son nez : elle n’avait pas été très délicate. Des bijoux, en argent pour la plupart : elle apprécia tout particulièrement la pendentif en forme d’elfe. Quel travail d’artiste ! Le ailes semblaient transparentes tant elles étaient fines. Elle admira aussi les boules de cristal. Se demandant comment voir (prévoir ?) dans cette boule translucide, son avenir. Elle s’émerveilla de voir une multitude de jeux de cartes : des anges, des druides, de la nature, des elfes, des tarots de Marseille et autres... Elle n’en avait jamais vu autant. Les pendules aussi l’intéressaient… Mais, lui faisait peur, elle se l’avouait. Un frisson lui traversa le dos : que venait-elle faire dans ce magasin ? Si elle n’avait pas trouvé dans le tiroir de Martine la carte du magasin, jamais elle n’aurait osé…Il faut dire qu’elle était heureuse Martine depuis… et c’était ce qui l’avait décidée à venir… Evidemment, le magasin était situé dans le vieux quartier. Et pas du côté, le plus sélect ! Après avoir fait quelques recherches, « on » lui avait fait comprendre que seuls les initiés… On pouvait même y prendre des cours… Cours de quoi, elle ne savait pas trop bien… Elle n’avait pas trop envie de creuser…Elle eut une envie subite de partir…

Clara était derrière son comptoir depuis quelques minutes. Silencieuse, elle regardait sa cliente hésiter entre les rayons. Elle semblait frêle. Perdue. Avait peur. N’osait pas. Vivre. Tout simplement. Elle voyait à qui elle avait affaire. Se demandait si elle allait se tromper. L’avenir le lui dirait. Dommage, sa sœur Violette, n’était pas là. Elles auraient pariés. A moins qu’elles ne tombent d’accord, ce qui était probable tant elles connaissaient la nature humaine… Ce qui était presque à faire peur. Personne ne le savait heureusement. Malheureusement. Elles devaient tellement déménager. Tous les quatre ans. Lorsque le succès les dépassait. Elles n’en pouvaient rien : c’était comme ça. C’était leur destin. Clara attendit. Sentit que l’autre allait partir. D’un pas silencieux, elle sortit de son comptoir et se positionna devant la porte d’entrée du magasin. Bloquant la sortie.

Françoise sursauta. Elle n’avait pas vu arriver la femme. En une seconde à peine, elle avait fait son jugement. Pas laid, pas joli. Etrange. Où tout du moins collait parfaitement au magasin. A moins que ce ne soit l’inverse. Elle avait de longs cheveux châtains encadrant un visage émacié, de grands yeux verts soulignés d’un trait de eyes liner et des lèvres fines sans le moindre soupçon de rouge à lèvre. Elle était habillée tout en noir : une blouse en coton, retenue par une grosse ceinture en métal argenté posé sur une longue jupe traînant presque parterre. Elle portait ce qu’il semblait être des bottes ou peut-être des bottines. La longueur de la jupe ne permettait pas de savoir exactement.  Cela se passa en une fraction de seconde. La seule chose qu’elle retint dans son esprit fut qu’elle lui paraissait… « Longue » ! Si longue ! Caractéristique étrange pour décrire une personne. Mais ce fut le seul mot qui resta parmi d’autres qualificatifs.

Elles s’examinèrent toutes les deux. Rapidement. Une seconde ? Plus ? Moins ? Tout s’était dit. Clara savait qu’elle devait agir. Elle soupira. Elle n’avait pas le choix. Encore une. C’était ainsi…

-         Bonjour. Je suis là pour vous conseiller. Que puis-je pour vous ? demanda, d’une voix douce, Clara.

-         C’est-à-dire que… je ne sais pas très bien… ce que je cherche. Si vous avez…

-         Hum… Nous avons tout ce dont vous avez besoin. Venez et expliquez moi tout. Ayez confiance… Parce que si vous êtes ici, c’est que vous avez confiance n’est-ce pas ? Vous êtes envoyée par une amie ? Qui vous a dit que sa vie avait changé de tout au tout depuis qu’elle était venue ici, n’est-ce pas ?

-         … oui. Comment le savez-vous ?

-         Nous ne vendons que par le « bouche à oreille ». Aucune publicité. C’est notre garantie de qualité. Nous n’acceptons les nouvelles clientes que sous certaines conditions. Il faut voir si vous en faites partie…

-         Conditions ? Pourquoi ne pourrais-je pas ? Je ne comprends pas…

-         Voyons. Venez. Laissez-vous aller. Que désirez-vous au plus profond de vous qui a fait que vous avez franchi le seuil de cette porte. Fermez les yeux et soyez sincère. Je PEUX tout pour vous…

Françoise ferma les yeux. Elle ne pouvait résister à la voix de Clara. Basse. Fluide. Harmonieuse. Douce. Donnait presque envie de dormir, de rêver, de s’abandonner. Elle voulait. Voulait vraiment. Elle avait tellement difficile à l’admettre, elle qui était si libérée, si indépendante, si directive, qu’elle désirait plus que tout au monde trouver l’amour. Oui, l’amour avec un grand « A ». Elle le voulait du plus profond de son être. Elle avait besoin d’aide. Elle se sentait une handicapée de l’amour ne sachant pas séduire comme ses collègues, battre des cils ou porter des tenues affriolantes. Elle ne savait pas comment faire : elle qui était au top des compétences dans son travail, se sentait nulle dans les rapports amoureux. Elle avait même l’impression qu’elle était un remède contre l’amour alors qu’après tout elle n’était ni plus belle ni plus laide qu’une autre… Oui, un bel amour. Si elle avait pu payer elle l’aurait fait. Elle s’était même penchée sur le catalogue de Golden boys. Ne sachant lequel elle aurait choisi les trouvant tous à son goûts. Mais en fille bien élevée, elle avait mis le catalogue de côté. Elle n’était pas aussi désespérée que ça. Quoique. Son besoin de tendresse devenait urgent. Terriblement urgent.

Sans s’en rendre compte, elle avait déversé d’une traite ses espoirs, ses peurs, sa vie. L’autre l’écoutait la tête penchée. Attentive aux moindres tressaillements, aux moindres éclats dans les yeux. Elle avait besoin de sincérité pour travailler. Elle avait besoin d’un désir puissant. Urgent. Plus les défis étaient grands, plus elle gagnerait. En puissance. Encore et encore. Elle était la spécialiste depuis des siècles : cela n’allait pas changer ! Car le monde tournait toujours de la même façon : le monde avait beau être sous l’emprise de l’argent, de l’Internet, restait toujours l’amour a conquérir. Cela ne changerait pas. Tant qu’elle et Violette seraient de la partie… Elles avaient encore du travail pour les années à venir.

Françoise se surprit à vider son cœur devant cette femme inconnue. Elle en était le première surprise : elle n’avait pas l’habitude de se confier. Elle n’avait ni amie, ni ami. Elle avait des collègues, des relations de travail, des contacts, des voisins et des voisines. Presque pas de famille. Elle se rendit compte qu’elle était seule…

-         Très bien. Vous cherchez de l’amour. Le vrai. L’unique. Celui qui fait battre votre cœur plus vite. Celui qui vous fait tourner la tête. Celui qui vous fait faire l’inimaginable, avec cette sensation délectable de l’interdit, comme de lécher une glace avec le reste de monnaie que vous deviez rendre à la voisine à qui vous avez fait les courses. Par exemple.

Françoise la regarda avec les yeux ronds : comment pouvait-elle savoir que de temps en temps elle faisait ce cauchemar ? Oui, c’était vrai qu’elle avait volé la voisine de sa mère lorsqu’elle était petite… Et Dieu sait qu’à l’heure actuelle, cela avait été sa meilleure glace de toute sa vie… Elle sentit le rouge monter aux joues. Cela ne lui était plus arrivé depuis des siècles…

-         Très bien. Suivez-moi

Docilement, Françoise la suivit dans l’autre pièce. Elle ne l’avait pas vue de suite : cachée derrière un fin rideau dans les tons verts, comme le reste de la boutique, en fait. Le rideau se tenait entre deux bibliothèques où s’entassaient mille et un trésors. Elle se rappelait pourtant de l’étagère avec toutes les lampes de sel pourtant elle n’arrivait pas à se souvenir de ce rideau. Etrange. Elle haussa les épaules : qu’importe. Elle n’avait pas fait attention et puis elle s’en fichait. Elle n’avait jamais été une très bonne observatrice. Sauf pour les erreurs de calcul. Compétence qui lui avait valu un beau poste dans la banque. Elle était directrice et avait une équipe de trente personnes en dessous d’elle. Elle avait dû se montrer ferme et inaccessible. Ce n’était pas sa faute. C’était sa fonction qui l’exigeait. En fait, elle ne savait pas faire autrement. Non, vraiment elle ne savait pas faire autrement et c’était ça en réalité son problème. Comment faire ?

Elle se retrouva aux côtés de Clara devant une armoire remplies de bouteilles. A des étages différents. Toutes les bouteilles étaient les mêmes. Elles étaient toutes brunes avec un gros bouchon en lierre. Quelques unes étaient même scellées avec de la cire rouge. Rouge sang. Elles devaient être vieilles. Précieuses. Elle frissonna. Chaque bouteille avait une étiquette écrite à la main. A l’encre brune aussi. Elles donnaient l’impression de dater. Cela devait être fait exprès. Pour donner de la valeur. Parfois, il semblait que le liquide à l’intérieur soit plus opaque que dans d’autres mais elle n’aurait su le jurer.

Clara la regarda et répéta gravement : l’amour.

-         Hum. Je vois. Je pense qu’il vous faut : celle-là. Pas une autre. Dit-elle en s’emparant de la troisième bouteille sur la plus haute étagère. Elle frotta un peu la poussière et puis brandit fièrement la bouteille face à Françoise.

-         Voilà. C’est celle-là. Suivez-moi. Je vais vous expliquer comment faire.

Clara commença à envelopper la bouteille dans du papier brun. Doucement. Avec dextérité pourtant. Sans trop risquer de mélanger le contenu.

-         Voilà. Une cuillère à soupe le matin dans votre lit. Vous mettrez votre bouteille sur la table de nuit. Pas ailleurs. Vous veillerez à fermer les tentures de votre chambre. Pas de soleil sur la bouteille. Une cuillère à soupe avant de vous endormir quelque soit l’heure. Le jour où vous oublierez vous devrez me téléphoner impérativement le lendemain. Donnez-moi votre nom et votre numéro de téléphone. Dans quatre semaines : ce sera le jeudi 9. vous aurez de mes nouvelles à 17h. Ni avant, ni après. Vous me répondrez. Dans le cas contraire, tous les bienfaits de cette potion s’annuleraient. Et vous devrez recommencer tout le processus. Je suppose que cela n’est pas le but, n’est-ce pas ?

Françoise n’eut pas d’autre choix que d’acquiescer. Clara termina l’emballage, écrivit quelques mots sur un carton qu’elle tendit à Françoise :

-         Voici la posologie à respecter à la lettre. Vous vous en sortirez bien. J’ai confiance en vous. Soyez-le pour vous. Ouvrez grands vos yeux : c’est le meilleur conseil que je puisse vous donnez aujourd’hui. Il est grand temps ! Voilà : cela fera trente euros. Inscrivez vos coordonnées dans ce carnet à la date du 9 pour que je puisse vous contacter. Sur la bouteille se trouve notre numéro. En cas de besoin.

Françoise obéit. Sans vraiment réfléchir. Elle qui avait l’habitude de donner des directives et même des ordres avait l’impression de devenir un mouton. Cela lui faisait du bien d’être enfin dirigée. Cela la changeait. Se laisser aller. Enfin. Ne pas réfléchir. Suivre son instinct et avoir confiance. En l’irréel peut-être. Mais cela faisait tellement du bien de ne pas réfléchir, de ne pas intellectualiser. Le lâcher prise. Comme elle aimait ça ! Elle sortit de la boutique avec une sensation de légèreté alors qu’elle était sortie avec sa bouteille. Elle en avait pour un certain temps. 50 cl. Il faudrait qu’elle soit contentieuse… Et si elle prenait une gorgée au lieu d’une cuillère à soupe ? Cela ferait-il venir l’amour plus vite ? Plus fort ? Et si c’était un verre ? Mais, il ne valait mieux pas… On ne savait pas vraiment ce que cette bouteille contenait… Et puis qu’importe. Fallait qu’elle fasse confiance. A la vie. Et à elle. Ne pas oublier le conseil : ouvrir ses yeux…

Clara n’avait pas fini de vérifier son carnet qu’une autre cliente entra. Celle-ci était rigolote : un drôle de chapeau avec une fleur bleue, un long manteau noir. Décidée. Un peu brusque. Le sourire aux lèvres. Clara soupira : celle-là avait du tempérament. Elle n’était pas encore arrivée à son niveau mais n’en était pas loin. Les plus difficiles ! Un peu comme si ce type de femme était sa sœur cadette impatiente de devenir grande sans en avoir les moyens physiques. Elle soupira encore une fois. Maudissant Violette de ne pas être présente : c’était elle la spécialiste des « chrysalides ». C’était comme cela qu’elles les appelaient. Pour faire la distinction avec les autres. Les normales. Les « pas évoluées ».

Clara l’observa à la dérobée. L’autre l’avait vue, lui avait sourit et s’était évidemment dirigée vers les bouteilles. Elle avait vu la tenture, l’arrière pièce. Evidemment. Elle avait les yeux pour voir. Cela ne serait pas difficile d’obtenir des résultats : elle était déjà de très bonnes volontés cependant c’était trop facile. Clara aimait prendre des défis. La femme au chapeau l’appela. Lui demanda de prendre la première bouteille du premier rayon. La plus poussiéreuse. Connaisseuse en plus. Evidemment. Elle venait chercher de la Concrétisation. Donna d’elle-même son nom. Son numéro. Annonça qu’elle-même téléphonerait dans les trois mois. Clara n’avait pas le choix. De toute façon, elle savait comment cela finirait. Elle ne lui donnait pas deux mois. Trop déterminée. Violette en aurait été fière. Elle l’aurait presque engagée. A retenir son nom. D’ici une petite année, elle pourrait faire l’affaire…

Il était à peine quatre heures de l’après-midi, qu’elle se décida à fermer boutique. Elle savait pertinemment bien que plus personne ne passerait le pas de la porte. Elle attendrait Violette sagement. Lui raconterait les deux visiteuses. Et ferait des paris. Comme d’habitude. Et comme d’habitude, elles tomberaient d’accord sur l’issue. Ce n’était même plus marrant. Mais, c’était leurs vies. Elles étaient faites pour cela et en étaient fières. Il n’y en avait plus beaucoup comme elles. Du moins, pas des vraies. Des pures.

Des jours passèrent. Lents. Sans surprise. Elles attendaient. La prochaine venue. C’était Violette qui tenait le magasin pendant que Clara imaginait de nouveaux articles à vendre. Elle entra, jolie, blonde. Comme des centaines. Un vrai moule conforme à la société de nos jours. On l’eut crue sortie d’un magazine de mode. Glaciale. Si peu naturelle. N’empêche derrière cette carapace préfabriquée, il y se trouvait belle et bien une femme. Avec des sentiments, des envies, des peurs, des espoirs. Elle était là pour ça. Violette attendait. Qu’elle vienne. D’elle-même demander. Elle n’avait pas la même technique que sa sœur. Elle préférait laisser le libre arbitre et ne pas provoquer. Sa sœur n’était pas d’accord. C’était son choix. Elle faisait comme elle sentait. A chacune sa responsabilité. De toutes façons, que ce soit de sa manière ou de celle de Clara, les résultats étaient les mêmes : presque 90% de réussite. Les 10% ne comptaient pas. Violette eut raison ; la femme en papier glacé s’approcha d’elle et demanda timidement un conseil. Elle voulait savoir si c’était exact que le magasin permettait de trouver l’impensable. Violette ne répondit pas de suite. Elle scruta quelques longs instant la femme. Dans les yeux. Si bien que celle-ci s’empourpra et baisa les yeux. Non, décidemment quelque chose clochait. Elle secoua la tête de gauche à droite. Sans prononcer un mot. Impressionnée, la femme recula et s’en fut plus vite qu’elle n’était entrée. Violette se sentit mal. Encore une. Le Triomphe. Voilà ce qu’elle cherchait ! Heureusement qu’elle était là, si Clara l’avait reçue, elle n’aurait pu s’empêcher de la servir et Dieu sait ce qu’il serait arrivé !

Françoise suivit à la lettre sa « neuvaine d’amour » comme elle disait en son fort intérieur. Elle avait pensé le nommer son « régime d’amour » mais le mot « régime » en lui-même lui déplaisait… Il lui semblait qu’elle était au « régime » d’amour depuis si longtemps qu’elle se sentait en manque comme après un régime strict : une envie de sucre inépuisable. En soit, les instructions étaient facile à suivre : avaler une cuillère le matin et une le soir avant de se coucher. Le liquide rosé n’avait pas tellement de goût : légèrement sucré. Elle n’arrivait pas à déterminer le goût. Un goût de fraise, peut-être ? Bah, et puis après tout quel importance tant que cela marchait… Il fallait avouer qu’elle ne voyait pas beaucoup de changement sauf qu’elle se sentait en meilleure forme, était plus souriante, moins sur ses gardes. Elle entendait des chuchotements derrière son dos : elle étonnait, semblait heureuse. Et, de sentir les regards curieux de ses collègues et employés lui donnait, elle qui était plutôt timide, un regain de confiance en elle. Pour une fois, elle se sentait femme. Vraiment. Pas une femme d’affaire, pas une « business woman » comme elle aimait se déterminer auparavant. Non. Une femme. Tout simplement et cela faisait du bien ! Tellement du bien ! Depuis qu’elle prenait sa potion, elle avait l’impression de jouer un rôle. Un rôle sur mesure et qui, pour une fois, la mettait en valeur. Elle avait parfois envie de rire devant les regards scrutateurs. A certains moments, elle en venait à se dire que cette potion commençait à changer sa vie, qu’elle en ressentait les bienfaits… Du moins, oui, il lui plaisait d’y croire.

Elle était impatiente que « la femme de la Boutique » lui téléphone. Elle avait envie d’être félicitée d’avoir si bien appliqué la posologie ! Oui, elle était fière d’elle…

Clara tourna la page de l’agenda. Demain : le 9. Elle devrait contacter à 17h, Françoise, bouteille d’amour 47. Elle riait sous cape. C’était si facile. D’obtenir ce que l’on voulait. Si c’était fait en toute sincérité. En toute honnêteté. En toute liberté. Pas besoin de gouttes magiques… Mais c’était comme cela. Les Normaux avaient besoin de croire. Pour avancer. Se donner du courage…

La femme au chapeau à la fleur bleue souriait. Elle allait téléphoner au magasin. Parce qu’elle avait promis. Connaissant la procédure. Quelques parts, elle trouvait cela complètement ridicule. Elle le ferait. Juste, peut-être, pour les remercier d’être là. Bien sûr, elle n’avait absolument pas bu aucune goutte du contenu de la bouteille. Elle connaissait le truc. Pourtant, elle avait craqué… Elle avait besoin, pour se rappeler, de voir, tous les matins, sur le plan de travail de sa cuisine, juste à côté de la corbeille de pain, cette bouteille « Concrétisation ». Elle eut un petit rire de gorge. Elle était en plein dedans ! Plus vite qu’elle ne l’avait prévu, d’ailleurs. Avec ou sans bouteille. Oui, elle téléphonerait, pour dire merci. Pour dire, continuez. Pour les autres. Elle avait compris. Ce serait la dernière fois…

Clara entendit cinq sonneries avant que Françoise ne dise dans un souffle, un faible « allo ». Comment ? Elle n’était pas près du téléphone ? Etonnant. D’habitude les autres… Françoise était essoufflée comme après une trop longue course à pied. En réalité, elle était émue. Tant d’émotions la submergeaient ! C’était assez étrange. Elle venait de raccrocher quelques instants auparavant. Juste le temps d’accepter l’invitation de Jean. Jean, le nouveau chef de service du département marketing. Elle ne l’avait pas remarqué. Pourtant, cela faisait bien six mois maintenant qu’il travaillait en collaboration avec son service. Mais, là, lors de la dernière réunion, elle l’avait trouvé particulièrement brillant. Elle s’était même surprise à le trouver bel homme. Avait croisé une ou deux fois son regard. Plutôt deux qu’une d’ailleurs… S’était sentie rougir comme une adolescente. Lui, avait trouvé son teint merveilleux et n’avait jamais vu un regard aussi brillant. C’était ce qu’il venait de lui dire. Elle n’était née de la dernière pluie comme on disait, mais il fallait avouer que cela lui faisait plaisir… Et, que oui, bien sûr, elle acceptait son invitation au restaurant. Juste le temps de se préparer. Elle avait envie de danser et de chanter… Clara écoutait, sourire aux lèvres, toute à sa joie d’entendre le bonheur filtrer dans les paroles de Françoise. Elle conseilla de continuer le « traitement » encore une petite semaine. Elle était sur la bonne voie… Non, elle ne téléphonerait plus. Oui, elle pouvait revenir au magasin quand elle le voulait…  Cependant, Clara savait pertinemment bien qu’elle ne viendrait pas. Elle n’aurait pas le temps. Oublierait. Cette histoire de bouteille. ? N’y verrait plus que le hasard. C’était comme cela que ça se passait et c’était bien. Ils oubliaient tous leur bouteille. Toujours sans exception. C’était le but. Une petite aide et puis s’en vont… Bientôt, oui, elles devraient partir. Ailleurs.

 La femme au papier glacé était seule. Elle ne savait comment obtenir le triomphe sur l’Autre. Se sentait et était glacée. La femme ne s’y était pas trompée : elle aurait voulu trouver une bouteille avec le mot « vengeance » mais n’avait rien trouvé. Elle n’aurait jamais du mettre les pieds dans cette boutique. La femme l’avait percée à jour. Son regard avait été comme le miroir de son âme. Depuis, elle se sentait mal. Il faudrait, oui, il faudrait qu’elle arrive à tourner la page. Trouver la paix. Peut-être qu’après tout, elle devrait y retourner. Dans la boutique. Se faire aider. Elle aurait besoin de pardonner. Ou, plutôt de se pardonner. Parce qu’après tout, elle était un peu responsable… Si elle n’avait pas été comme ça, jamais il ne l’aurait quittée pour l’Autre… Il fallait qu’elle lâche prise. Pour vivre. Mieux vivre. Oui, elle y retournerait. Lorsqu’elle serait prête à se pardonner… Avant qu’il ne soit trop tard et que sa haine ne l’étouffe complètement…

Violette et Clara fermaient le magasin. Elles vérifiaient les étagères, comptaient les bouteilles restantes, dressaient la liste de celles qu’il faudrait faire ce soir. Avant l’ouverture, demain. C’était leur dernière semaine. Ensuite, elles partiraient. Sur un autre continent, dans une petite ville. Là, où il y avait tellement de choses à faire… Il faudrait beaucoup de bouteilles « Espoir », « bonheur », « confiance ». Elles pourraient y rester au moins un an tant il y avait à faire… C’était la dernière mission qu’elles acceptaient. Il était temps qu’elles passent la main…Elles formeraient des équipes pour prendre le relais. Elles seraient chargées de la sélection divine : elles seraient strictes sachant combien le pouvoir pouvait faire tourner la tête même aux anges les plus méritants… Mais, cela, c’était une autre histoire…

Clara s’empara d’une vidange : elle rinça plusieurs fois la bouteille. Elle chercha dans l’armoire l’ingrédient pour « l’amour ». Ne trouvant pas ce qu’elle cherchait, elle apostropha Violette : « Il n’y a plus de sirop de cerise ? Ni de fraise ? La bouteille d’amour a vraiment du succès… »

potion rouge

14-04-2009, 00:00:00 Rachel Colas
amour   bouteille   espoir   reve   violette  
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Avertissement - Rachel Colas
Les personnages et les situations de mes nouvelles sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des faits ou des personnes privées que l'on pourrait y apercevoir serait entièrement fortuite et indépendante de ma volonté...
Je vous souhaite une bonne lecture :

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